Retour vers le futur !

C’est un grand classique de la littérature de Science-Fiction des années 70 : les états-nations ont disparu au profit de firmes géantes qui dirigent le monde. A en croire les chiffres publiés ces dernières semaines, ce scénario inquiétant pourrait bien se matérialiser.

Qu’on en juge : dans une étude du cabinet PWC publiée en octobre, on apprend que les dépenses 2016 de R&D du géant Amazon se sont élevées à 16 Mds$. Presque autant que la part des administrations (la recherche publique) dans la Dépense Intérieure de R&D (DIRD) française. Ou 40% de la part privée (les entreprises).

Si, au leader mondial du commerce en ligne (peut-on encore classer Amazon parmi les entreprises de e-commerce ?), on ajoute Google, Intel, Microsoft et Apple, on obtient le montant vertigineux de 66Mds$. A comparer à la DIRD française pour l’année 2014 : 48Mds€ (56Mds$ au taux de change actuel). Si vous estimez que la France n’est pas la bonne échelle, vous ne serez sans doute pas rassuré d’apprendre que les investissements R&D de ces seules 5 entreprises US représentent 20% de la DIRD de l’Europe des 28.

Que se passe-t-il ? De deux choses l’une :
Soit les géants de la Tech US ont perdu la raison et commettent la même erreur que leurs glorieux aînés (IBM, ATT…) dans les années 70-80 : ils dépensent des sommes folles en frais de recherche et déposent des montagnes de brevets pendant que des gamins tout juste sortis de l’université (quand ils y sont allés !) imaginent les solutions qui vont précipiter sous peu leur déclin.
Soit, nous sommes revenus à une situation semblable à celle qui a prévalu dans les années 60 : les changements technologiques en préparation sont tellement exigeants en investissements que seuls les géants peuvent jouer. Intelligence artificielle, voiture autonome, grand retour de la conquête spatiale[1] : les faits pourraient bien donner raison au second scénario.

Nous voici donc revenu à l’ère du « big is beautyfull »[2]. Est-ce à dire que l’ère des « startups » touche à sa fin (oh non, la peinture de Station F est à peine sèche) ? C’est l’avis du journaliste Jon Evans dans Techcrunch (article du 22 octobre relayé par l’excellente newsletter TTSO https://timetosignoff.fr/).

Ce serait aller un peu vite en besogne.

Tout d’abord, d’autres secteurs dont la recherche est moins intensive en capitaux laissent encore la part belle aux PME : biotechnologies, énergie renouvelables, alimentation… L’humanité va non seulement continuer à se soigner, s’éclairer, se déplacer, se nourrir, se cultiver, mais recul de la pauvreté aidant, va le faire de plus en plus (enfin on l’espère). Il y aura donc de la place pour tous ceux qui apportent des idées nouvelles.  De plus, la « répartition du travail » entre grands groupes et PME (vous savez, l’Open Innovation…) est bien établie depuis plus de 10 ans et ne va pas changer tout de suite. On le voit très bien dans le monde de la santé : les « big pharma » s’occupent de ce qui coûte très cher (mettre des médicaments sur le marché) et laissent à un écosystème mêlant intelligemment recherche académique et startups le soin de générer de la connaissance et d’innover. Et même dans les TIC, il faudra bien adresser les marchés de niche, fournir des briques technologiques innovantes, imaginer des applications originales.

De nouveaux Facebook, Netflix ou Airbnb (ou BlaBlaCar, soyons un peu French Tech) n’émergerons peut-être pas de nos incubateurs et autres accélérateurs. Ce sont sans doute Google et Apple qui vont le plus changer notre quotidien ces 10 prochaines années. Les premiers humains sur Mars seront peut-être des employés d’Elon Musk.

Si vous êtes patron d’une jeune entreprise innovante, probablement vous faut-il abandonner vos rêves de « disruption » (et si cela peut accélérer la disparition de cet odieux anglicisme, c’est encore mieux).

Mais il y aura toujours de la place pour les entrepreneurs et les innovateurs, ceux qui ont perçu un besoin non satisfait, un problème non résolu et ont imaginé une solution. Et si leurs start-ups deviennent de belles PME, des ETI, alors notre économie aura créé de la valeur et de l’emploi et tout le monde sera gagnant.

[1] Le fait que des entreprises privées, à l’image de Space X, soient en pointe dans ce domaine pourrait même accréditer les scénarios de SF évoqués en début d’article !

[2] Notons au passage qu’aucune entreprise française n’apparaît dans le classement des 20 plus gros budgets de R&D, les seules entreprises européennes étant VW, Daimler, Roche et Novartis.

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